EdithBedard.ca Mon arbre

EdithBedard.ca

180 – Tout s’éclaire grâce à tante Élizabeth

18001Une interlocutrice de première main. La mort de Michelle et le contenu de son dossier médical m’avaient laissée fort songeuse (voir chapitre 179 La mort de Michelle). Existerait-il d’autres personnes dans la famille qui avaient souffert de la même maladie mentale? Ne sachant que faire de ces éléments qui soudainement étaient portés à ma connaissance, je me suis alors tournée vers la seule personne qui pouvait m’éclairer un tant soit peu : tante Élizabeth. Elle détenait en quelque sorte la mémoire de la famille Bédard, et par ricochet, celle des Dorion et des Gosselin. Et elle était dotée d’une mémoire phénoménale. Je n’avais pas besoin de prétexte pour m’asseoir avec elle et l’écouter. Les personnes âgées ressentent le besoin d’échanger. De se raconter. Il suffit de les mettre sur une piste et en général le sésame s’ouvre.

Tante Élizabeth n’avait jamais coupé le contact avec Michelle, qui était sa filleule. Qui plus est, elle l’avait côtoyée pendant plusieurs années, quand les quatre enfants de mon père avaient été recueillis par Lizzie et, par voie de conséquence, par tantes Élizabeth et Thérèse, suite à la longue maladie de Louisette et à son décès en 1943 (voir chapitre 170 La mort de Louisette et chapitre 171 Un veuf et des enfants inconsolables).

Tante Élizabeth accepte de lever le voile. Sans préciser que j’avais eu accès au dossier médical, je lui ai demandé si elle voulait bien me parler de Michelle et de la maladie mentale dont elle souffrait. Quelle en était l’origine? Tante Élizabeth s’est mise à parler. Patiemment et tendrement. D’une façon affectueuse que je ne lui avais jamais connue. Maintenant, avec le recul du temps, je comprends pourquoi : c’est que moi aussi soudainement je lui ouvrais mon âme. Que je lui tendais mon cœur pour recevoir d’elle des éléments d’un passé dont j’ignorais beaucoup et qui s’avéreraient être, je le réaliserai alors, la révélation d’un secret de famille. De ma famille. J’étais enfin prête à assumer mon héritage. J’avais l’impression pour la première fois de prendre place dans la prise d’une photo de famille.

À ce moment précis, j’éprouvai du remords de les avoir souvent considérées, elle et Thérèse, à travers le filtre déformant des préjugés de ma mère à leur égard, un filtre renforcé en contre partie par leur manque d’empathie à mon égard, moi, la fille de l’épouse intruse. Et puis, comme bien des jeunes, je les avais négligées, trop occupée que j’étais à « vivre ma vie ».

Quatre enfants perturbés à jamais. Le problème prenait sa source, m’expliqua-t-elle, dans l’enfance de Michelle, brisée en deux par la maladie puis par la mort de sa mère, quand elle avait neuf ans. Un drame absolu. Pour chacun des quatre enfants, cette perte fut vécue de façon dramatique. Jean, le bébé de la famille, boudait, rechignait, était ombrageux. Andrée, l’introvertie, se refermait encore davantage. Charlotte, l’aînée, voulait mettre tout le monde sous son aile. Et Michelle, elle? Son chagrin se mua en révolte. Chacun des enfants adopta en quelque sorte un mode opérationnel qui allait devenir sa marque de commerce propre.

Michelle la révoltée. Michelle avait un caractère très volontaire, frondeur. Indomptable, presque. Une histoire circulait dans la famille selon laquelle elle montait, enfant, dans les poteaux de téléphone! Mais il y a plus. Il semble qu’entre l’âge de dix et douze ans, toujours selon tante Élizabeth, elle ait été agressée sexuellement. Nul ne sut jamais réellement par qui. Mais de ce choc, elle ne se remit jamais. Mon père en fut très affecté. Pour Michelle, le mal était déjà fait. Elle commença à délirer activement autour de l’âge de douze ans. Elle présentait déjà tous les symptômes de la schizophrénie en plus de faire et ce, depuis presque le moment de sa naissance, des crises d’épilepsie. Un cas lourd.

Sésame, ouvre-toi. Puis, se faisant soudain plus songeuse, comme si elle voulait peser ses mots, tante Élizabeth laisse tomber :
– Mais tout cela, ce n’était pas la faute de Louisette.

Je ne saisis pas trop où elle veut en venir. Je ne veux rien précipiter. Je finis par demander :
– Qu’est-ce qui n’était pas la faute de Louisette?
– La maladie mentale de Michelle.

Elle s’arrête encore un moment. Soupire profondément, puis laisse tomber :
-Certains ont voulu faire croire que cela venait de la famille de Louisette. Que c’était de son côté qu’il y avait de la folie et de l’épilepsie. Mais c’est faux. Tout vient des Gosselin et des Dorion, auxquels les Bédard se sont unis.

Et d’ajouter :
-Des enfants malheureux dans cette famille il y en a eu… Pense à ton aïeule, Mary-Ann O’Neill.

Ses propos ouvrent une armoire affective dans laquelle, depuis que je suis toute jeune, l’itinéraire de la petite orpheline de Natchez est soigneusement rangé. Et en même temps exposé en vitrine, car elle a le statut d’icône dans la famille. Ces échanges, des années auparavant, entre tante Élizabeth et ma mère, qui avait tout consigné dans son calepin jaune, me reviennent en mémoire (voir chapitre 52 Sésame ouvre-toi : tante Élizabeth).

Et là, c’est un pan entier de l’âme de la famille que tante Élizabeth ouvre pour moi :
– Ma mère, donc ta grand-mère Lizzie, avait un frère. Il a passé sa vie à Saint-Michel-Archange. Il s’appelait Willie. Elle nous parlait de lui. Quand nous étions jeunes elle allait lui rendre visite et lui apportait de la nourriture. Il y est mort en 1918. Mais il est enterré à Cap-Santé, entre son père et sa mère (voir chapitre 153 Une autre forme d’exil pour Willie : l’internement).
– C’était quoi au juste sa maladie?
– Comme Michelle. Exactement la même chose.
– Et puis, deux des enfants d’Éva, sœur de Lizzie, qui avait épousé Henri Quetton de Saint-Georges, de Cap-Santé, étaient fous. D’ailleurs Violette est morte à Saint-Michel-Archange.

Mélancolie, alcoolisme et dépression. Puis elle continue:
-Des gens bizarre, il y en a eu dans la famille. Le père de Willie, mon grand-père François-Régis Gosselin, donc ton arrière-grand-père, était de ceux-là. Mais je ne pense pas qu’il était fou. Plutôt déprimé chronique et alcoolique, à un point tel qu’il a dû démissionner de son poste de Protonotaire de Chicoutimi et n’a plus jamais travaillé. Il a fini ses jours avec sa femme, Mary-Ann O’Neill, hébergé par son frère, le curé Gosselin (voir chapitre 148 Mary-Ann sous le joug de David Gosselin).

 Je constaterai dans le cadre de mes recherches généalogiques que tout ce que me révéla tante Élizabeth sur François-Régis Gosselin et sur Violette de Saint-Georges s’avérera rigoureusement exact. D’ailleurs un cousin, Roger LeMoine, dont la grand-mère, Ida Gosselin, était la sœur de Lizzie, confirmera le tout dans ses mémoires.

Roger LeMoine aborde dans ses mémoires, jamais publiées mais dont j’ai pu avoir accès à certaines sections grâce à sa veuve, Louise Cantin, le sujet de la maladie de François-Régis Gosselin, puis de celle de Violette de Saint-Georges : Sur François Régis Gosselin, Roger LeMoine cite le curé Gosselin : « il serait décédé à son poste si la maladie ne l’eût forcé à démissionner. C’est un fait d’expérience que, pour être ce qu’on appelle un soldat heureux, il faut de l’énergie active, de l’ambition, du toupet, même si le talent est plus qu’ordinaire ».

Puis Roger LeMoine ajoute : « David Gosselin se montre bien vague. Il aurait pu écrire que François-Régis a été contraint de démissionner parce qu’il était devenu alcoolique… ».

Sur Violette de Saint-Georges et sur son frère, Quetton : «  À eux deux, ils ont perturbé la vie de famille qui a dû vivre complètement coupée du monde. Violette n’avait d’autre idée fixe que de s’échapper et de courir toute nue dans le village. Et le petit Quetton poussait les gens qui se trouvaient en haut des escaliers et, littéralement, il mangeait le beurre à la poignée. On pourrait multiplier les exemples de la sorte ».

Source : Roger LeMoine, Mémoires du premier âge, Archives personnelles madame Louise Cantin.

Épileptique sans en être informé. Puis elle aborde le sujet de l’épilepsie et me révèle que j’ai un cousin épileptique :
– Quant à l’épilepsie, il y en a encore dans la famille. De ta génération, je veux dire. Et pas du côté de Louisette. Pas du côté des Desjardins. Il ne le savait pas, ton cousin, qu’il souffrait d’épilepsie. Ses parents le lui avaient caché. C’est une fois marié qu’il l’a appris. Sa femme a demandé l’annulation du mariage, par Rome. Et elle l’a obtenue, même s’ils avaient des enfants.

Ce que me révèle ma tante tombe sous le sens. Des éléments épars de l’itinéraire de ce cousin me reviennent. On me pardonnera de taire son nom. Comment définit-on la frontière entre une confidence que l’on ne doit pas révéler et ce qu’une personne est en droit de savoir, surtout quand cela la concerne au premier chef? À quoi sert une telle dissimulation? Ce qui est dévastateur dans cette omission, c’est que le principal protagoniste de ce drame en puissance ne fut jamais mis au courant par ses parents. Pourquoi dissimuler, mentir, omettre de révéler, surtout quand inévitablement cela risque d’apparaître au grand jour à un moment donné?

Urbain, mon père, savait-il? Je m’interroge tout haut : est-ce que mon père était au fait de cette lourde hérédité que nous portons? Après tout, il était médecin.
– Si ton père savait? Oui, il savait tout répond tante Élizabeth. Pour Willie, pour Violette, pour François-Régis. Et pour ton cousin, aussi. D’ailleurs, à un moment donné il a pensé devenir psychiatre. Il a fait un stage à Saint-Michel-Archange. C’est là qu’il a rencontré Louisette.

Ce que mon père et tante Élizabeth ignoraient et que j’ai découvert en fouillant dans les archives et dans les registres de l’état civil, c’est que Pierre Dorion, le père de Nathalie Dorion, qui était la mère de Mary-Ann O’Neill, était mort interné en 1810 à l’Hôpital général de Québec. À l’époque seuls les cas très lourds étaient pris en charge par les autorités hospitalières. Ce qui reflète sans doute combien la source de la maladie mentale chez les Bédard remonte loin (voir chapitre 114 L’internement de Pierre Dorion).

Et Michelle, que savait-elle? Et Michelle, savait-elle, elle? me suis-je demandée intérieurement. Je n’ai pas interrogé ma tante. Non plus que Michelle elle-même. Les circonstances ne s’y prêtaient pas. Si personne ne lui expliqua jamais dans quelle filiation elle s’inscrivait, le sentiment d’être marquée, elle et elle seule, par le destin dut être dévastateur. Une solitude dans l’horreur. Si, au contraire, elle fut mise dans la confidence, au moins aura-t-elle eu pour se consoler la certitude d’appartenir à une lignée, d’être partie prenante d’une suite d’individus reliés les uns aux autres. Étrange alternative. D’un côté comme de l’autre, elle y perdait au change. De par son statut d’exception.

Quel effet eurent les révélations de tante Élizabeth sur ma démarche généalogique? Elles me fournirent une nouvelle trame pour la poursuite de ma quête.

181 - L’arbre de Natchez, destination ultime de ma quête
Recherche
Merci de faire connaître ce site