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148 – Un loup dans la bergerie : François-Xavier Gosselin

(Mary-Ann O’Neill 8)

14801François-Xavier Gosselin rejoint son frère aîné à Chicoutimi. À partir de 1880, un frère cadet de François-Régis, François-Xavier âgé de 23 ans, avocat récemment diplômé de l’Université Laval, vient s’installer à Chicoutimi afin d’y pratiquer le droit. Il habite chez François-Régis et Mary-Ann, comme en font foi les données du recensement fédéral de 1881. Son nom apparaît, à la suite de celui des six enfants du couple, dont celui de Mathilde, ma grand-mère, qui a cinq ans. Le loup vient d’entrer dans la bergerie! Une terrible épreuve se prépare.

François-Régis a une famille, après tout! Nous avons expliqué aux chapitres 146 et 147, qu’aucun membre de la famille Gosselin n’avait signé le registre du mariage de François-Régis et de Mary-Ann pas plus que le registre des baptêmes de leurs enfants, sans qu’on ait pu déterminer avec certitude qui avait rejeté qui : la famille Gosselin ou le jeune couple?

Mary-Ann n’avait pas de famille immédiate. Il en allait autrement de François-Régis, l’aîné des garcons d’une famille qui comptait huit enfants : deux filles, Adeline, née le 4 novembre 1836, et Henriette, née le 4 janvier 1841, qui ne se marieront jamais mais consacreront leur vie à aider leurs frères. Et six garçons, reconnus pour leur intelligence, et qui feront tous des études universitaires malgré qu’ils aient été issus d’un humble milieu d’agriculteurs de l’Île d’Orléans :

  • – François-Régis, né le 20 juin 1839, avocat et protonotaire de Chicoutimi
  • – David, né le 22 novembre 1846, curé de Cap-Santé puis de Charlesbourg
  • – Louis né le 11 novembre 1848, zouave pontifical et arpenteur
  • – Pierre, né le 5 septembre 1850, arpenteur
  • – Jean, né le 29 août 1852, avocat
  • – François-Xavier, né le 8 mai 1857, avocat

David Gosselin domine le clan. Nous avons abondamment décrit David Gosselin, aux chapitres 92 à 97 inclusivement. Prêtre, curé de Cap-Santé puis de Charlesbourg, féru de généalogie et d’histoire, un être autoritaire au caractère dominant qui exercera une influence certaine sur ses frères et sœurs et même sur la famille au sens large. Quand j’étais enfant et qu’on mentionnait son nom, ce n’était pas par affection, malgré l’admiration qu’il suscitait. Des années après sa mort, il était encore craint et peu aimé.

François-Xavier, brillant et arriviste. François-Xavier était le préféré de son frère David, qui ne digéra jamais le mariage de François-Régis avec Mary-Ann, l’ « Irlandaise » comme il se plaisait à l’appeler. Il va encourager François-Xavier à gravir les échelons professionnels. Cela sera aisé, car François-Xavier est très intelligent, fort habile et extrêmement ambitieux.

Admis au barreau le 30 juillet 1879, François-Xavier gagne Chicoutimi deux mois plus tard. Et devient rapidement l’associé… d’Ernest Cimon, le fils d’Hubert Cimon, dont François-Régis mais surtout Mary-Ann sont très proches et qui est le parrain d’Edwin, un des fils du couple (Voir Chapitre 147 : Le bonheur de Mary-Ann)! Le jeune François-Xavier accumule les succès professionnels et s’illustre de plus en plus comme une personnalité marquante de Chicoutimi (données biographiques extraites de l’ouvrage de Pierre-Georges Roy, Les avocats de la région de Québec, Lévis, 1936, p. 202).

François-Régis, alcoolique et déprimé profond. François-Régis, quant à lui, lutte contre un alcoolisme sévère qui semble s’accompagner d’une mélancolie profonde et permanente. Sa carrière décline alors que celle de son frère prend son envol. Le point culminant de cette descente aux enfers phénoménale est la démission de François-Régis, le 5 mars 1886, de ses fonctions de protonotaire. Trois sources, liées les unes aux autres, nous renseignent sur cet événement, ses origines et ses conséquences :

  1. Un article de Roger LeMoine, universitaire et petit-neveu de Félix-Antoine Savard, intitulé Le sang bleu de Menaud, publié dans Cultures du Canada français, vol. I, automne 1984, pp. 11 à 32.
  2. Le mémoire de maîtrise de Michel C. Boucher intitulé De l’ultramontanisme au nationalisme : l’abbé David Gosselin et les Écoles du Manitoba, réalisé sous la direction de Roger LeMoine, Université d’Ottawa, 1989, 66 pages, accessible sur internet.
  3. Mais surtout une entrevue que tante Élizabeth, cette encyclopédie vivante, avait accordée à M. Boucher le 22 juillet 1988, peu de temps avant sa mort, et dont les deux universitaires se sont inspirés pour rédiger leurs documents respectifs (Voir Chapitre 92 : Sésame ouvre-toi : tante Élizabeth).

On nous y confirme que c’est François-Xavier qui complota afin de faire limoger son frère, François-Régis, qui souffrait d’ « alcoolisme avancé », et de prendre sa place. Et qu’il fut appuyé dans sa démarche par leur propre frère, le funeste et autoritaire David Gosselin! Lequel entendait par là restaurer l’honneur de la famille.

La descente aux enfers. Résultante de ces tractations? François-Régis est contraint de démissionner, le 5 mars 1886. Et est aussitôt remplacé par son frère, François-Xavier, dont le prénom ressemble à s’y méprendre à celui de son frère déchu! La substitution est tellement rapide, les prénoms tellement similaires, que pour peu on n’y verrait que du feu! Une habile substitution, réalisée avec la précision d’un scalpel! Quelle efficacité! Quelle violence! « En 1886, François-Xavier commence par évincer son frère François-Régis de son poste de protonotaire. Ce en quoi il est soutenu par le chanoine David Gosselin… » (Roger LeMoine Op.cit. p. 23). « Un des frères de Gosselin, pourtant, François-Régis, un des premiers finissants de l’École de droit de Laval, sera exclu des annales de la famille pour cause d’alcoolisme » (Michel C. Boucher, Op. cit. p.4).

14800François-Régis complètement occulté de l’histoire de Chicoutimi. Comment se sent-on, sinon trahi, quand celui qui usurpe votre emploi est votre propre frère? Et qu’il entreprend une carrière impressionnante? Encore aujourd’hui François-Xavier Gosselin est considéré, et avec raison, comme un des acteurs du développement économique de Chicoutimi.

« C’est ainsi qu’on le voit, tour à tour, directeur-fondateur de la Compagnie électrique de Chicoutimi, de la Compagnie Municipale des Eaux et de l’Électricité, de la Compagnie de Pulpe de Chicoutimi; président de la Compagnie du chemin de fer Roberval-Saguenay, de la Ha!Ha! Bay Sulfate Co., de la Compagnie de pulpe de Ouiatchouan, de la Compagnie Électrique de la Baie des Ha!Ha!, en 1912, de l’Alliance nationale, cercle de Chicoutimi, de la Caisse de Petite Économie, de la Caisse Populaire; directeur de la société des constructeurs-mécaniciens et de la Fédération ouvrière. Il fut aussi le premier secrétaire de la première Conférence Saint-Vincent-de-Paul à Chicoutimi, et enfin, secrétaire-trésorier de la ville de Chicoutimi, du 22 mars 1895 au 6 octobre 1900. » (Roger LeMoine, Op. cit. pp. 23 et 24).

Pour ajouter au tableau : François-Xavier est une punaise de sacristie, ce qui n’est pas pour déplaire à son frère David Gosselin. Il sert la messe chaque matin! Et il en rajoute : passant souvent ses vacances en retraite fermée! La situation, la mise en scène qui l’accompagne, tout cela reflète la mainmise de David Gosselin sur la famille, avec cette autorité implacable qui aura toujours été sa marque de commerce. Dans ses mémoires, David Gosselin ne tarira pas d’éloges sur François-Xavier, décrivant par contraste François-Régis comme un éternel timide, peu préparé à affronter la vie.

Une famille destituée et réduite à vivre aux crochets des autres. Commence alors une lente descente aux enfers pour François-Régis, Mary-Ann et leurs enfants. Ils doivent se départir de leur maison, dont François-Xavier se porte acquéreur. Alors que fait-on quand on se retrouve destitué, sans ressources, avec une femme et des enfants à nourrir et si, selon ce qu’on rapporte, on est aux prises avec un problème d’alcoolisme aigu? Sans possibilité d’emploi puisque votre réputation est irrémédiablement ternie? On quitte la scène. Mais encore? Pour aller où? On en est réduit à l’ultime humiliation : être accueilli par celui-là même qui a été instrumental dans notre déchéance : David Gosselin.

 

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149 - Mary-Ann sous le joug du curé Gosselin

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