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142 – De Natchez jusqu’au Monastère des Ursulines, à Québec

(Mary-Ann O’Neill 2)

La mémoire prodigieuse de tante Élizabeth. J’ai déjà mentionné précédemment (voir chapitre 52 Sésame ouvre-toi : tante Élizabeth) que tante Élizabeth, la sœur de mon père, était douée d’une mémoire encyclopédique. Elle avait emmagasiné une quantité impressionnante de faits et d’observations sur l’histoire des Bédard, sur celle des Gosselin et sur celle des Dorion. Elle nous en dévidait des pans entiers à l’occasion des repas du Nouvel-An (voir chapitre 99 Trois petites Dorionnes).

C’est tante Élizabeth qui, encouragée par ma mère, m’avait narré quand j’étais enfant l’histoire de sa grand-mère, Mary-Ann O’Neill, en m’en livrant les éléments essentiels. Mon cœur saignait pour l’enfant de dix ans, devenue orpheline au cœur du Mississippi profond, sans famille immédiate et laissée pour compte par son demi-frère. De quoi susciter de bien fortes émotions chez la fillette que j’étais! Tante Élizabeth précisait ensuite que Mary-Ann avait été rapatriée à Québec grâce à un membre de la famille Dorion et qu’elle avait été inscrite comme pensionnaire chez les Ursulines de Québec.

Les révélations de tante Élizabeth se sont avérées rigoureusement exactes. Sa seule erreur est d’avoir inversé l’ordre dans lequel Nathalie Dorion avait épousé ses deux maris, Patrick Gilroy et Hugh O’Neill (voir chapitre 128 Deux démarches qui se rejoignent grâce à Nathalie Dorion).

Des zones d’ombre qui demeurent. En même temps, des zones d’ombre subsistaient, et subsistent encore. Qu’est-il advenu de Mary-Ann au Mississippi, entre 1844 et 1847, entre le moment où la tutelle exercée par Francis Ketteringham se terminait, en 1844, et son rapatriement à Québec, en 1847 ? Mes recherches à cet égard n’ont rien donné.

Mary-Ann O’Neill parlait peu de ses années passées au Mississippi, reconnaissait tante Élizabeth; si ce n’est pour mentionner qu’elle avait eu une enfance malheureuse et que son demi-frère était un homme méchant. Elle mentionnait qu’elle avait été recueillie par des esclaves, qu’elle avait vécu parmi eux et que c’est grâce à eux si elle avait survécu. S’agissait-il des esclaves que possédait Francis Ketteringham? Mystère.

Une source additionnelle d’information : l’écrivain Félix-Antoine Savard. L’écrivain Félix-Antoine Savard (1896-1982) nous fournit lui aussi un éclairage sur les années passées par Mary-Ann au Mississippi. C’est qu’il était son petit-fils, tout comme tante Élizabeth et tout comme mon père. On verra plus loin dans le blogue que la petite orpheline de Natchez reprendra racine au Québec, épousera un avocat de Chicoutimi, François-Régis Gosselin, qu’elle mettra au monde six enfants, parmi lesquels ma grand-mère Mathilde. Mais également une fille, Ida, qui épousera Louis-Joseph Savard, dont elle aura notamment un fils, Félix-Antoine, prêtre et écrivain. Un cousin qui venait fréquemment chez sa tante Mathilde à Charlesbourg, et que tant mon père que tante Élizabeth ont bien connu.

Félix-Antoine Savard était assez porté sur l’enflure et aimait bien faire monter la mayonnaise! Donc, il est à prendre avec circonspection. Il mentionne dans ses mémoires combien sa grand-mère eut une influence déterminante sur la construction de son imaginaire, préférant donner Bâton-Rouge comme le lieu où elle fut élevée, alors que tante Élizabeth lui avait pourtant précisé qu’il s’agissait de Natchez (correspondance du 21 octobre 1969 conservée au Fonds Félix-Antoine Savard à l’Université Laval). Il écrit ceci dans ses mémoires : « Ma grand-mère maternelle était irlandaise par son père. Née Mary-Ann-Nathalie O’Neil, elle avait été élevée à Bâton-Rouge, en Louisiane. D’où les histoires d’alligators, de serpents à sonnettes et même de noces de sang, chez les noirs (sic), qu’elle nous contait. J’ai conservé d’elle une lettre qui commence ainsi : Dearest grandson… ». Yolande Cadrin, Félix-Antoine Savard, Le continent imaginaire, Fides, 1987, 171 pages, p. 33).14201

Un univers spirituel et religieux particulier : celui des Noirs. Est-il possible que Mary-Ann ait assisté à des cérémonies de culte vaudou, de sorcellerie, d’envoûtement ou d’exorcisme, dont elle parlera parfois? C’est un fait documenté que la majorité des esclaves américains pratiquaient, d’une façon ou d’une autre, ce rite appelé voodoo, qui était partie prenante de leurs mœurs et de leur quotidien.

Ces pratiques immémoriales se maintinrent en cette nouvelle terre inhospitalière, celle du sud des États-Unis. Car les souffrances et les motifs de vouloir alléger son sort en invoquant les esprits ne décrurent pas, bien au contraire! L’historien américain John W. Blassingame , dans The Slave Community, Plantation Life in the Antebellum South, (New-York, Oxford University Press, 1979) note ainsi que parmi la panoplie de dieux africains à leur disposition, les esclaves en vinrent à n’honorer qu’un seul dieu : le dieu serpent (Whydah), qui symbolisait à leurs yeux la vie, à cause de la symbolique du cordon ombilical qui y était rattachée.

Mary-Ann n’avait plus de famille immédiate et recherchait sans doute réconfort et affection. Si elle fut témoin de certaines cérémonies voodoo, ou de certaines pratiques, parties prenantes de la vie quotidienne des esclaves, elle en fut certainement marquée. Mais jusqu’à quel point, si tel est le cas? Impossible de le dire. Tout juste doit-on reconnaître que cette fillette avait vu des lieux, des paysages, côtoyé des êtres de races diverses, entendu des langues indigènes, outre l’anglais, fort différents de ce que le Canada français de l’époque recelait.

Une transplantation vraisemblablement ressentie lourdement. La transplantation de cette fillette à Québec dut ressembler à une brisure. Mary-Ann n’avait sûrement conservé aucun souvenir de cette ville où elle était née en 1833. Qui plus est, elle se retrouvait interne dans un cloître, ceinturé de toutes parts par des murs. Et elle n’avait sans doute jamais rencontré son oncle, Peter Dorion, celui-là même qui avait déployé tant d’efforts pour régler la succession de sa défunte mère et qui mettra tout en œuvre pour la rapatrier à Québec. Elle ne parlait pas français à son arrivée à Québec car toute sa vie elle conservera un fort accent anglais, signe qu’elle avait appris le français tard et non dans sa petite enfance. Et n’avait reçu aucune éducation religieuse, comme on le verra bientôt. Savait-elle-même lire et écrire? Mystère.

14203Admise chez les Ursulines de Québec comme élève pensionnaire. Les religieuses Ursulines vont prendre son éducation en main. Mary-Ann entre au pensionnat le 9 juin 1847, un indice de plus tendant à confirmer qu’elle avait vraisemblablement passé presque trois ans à Natchez, depuis la disparition de sa mère. Elle y demeurera jusqu’en 1849. Puis elle ne figure plus sur la liste des pensionnaires pendant presque trois ans sans que j’aie pu déterminer les raisons de son absence non plus que le lieu où elle vivait alors. Elle réintègre le pensionnat le 15 février 1852. Mais quitte le Monastère de façon définitive en juillet 1854. Elle a alors vingt-et-un ans.

Ces informations sont extraites du Livre des entrées et sorties des pensionnaires du Monastère. On y indique les dates des entrées et sorties de chacune des élèves, le montant de la pension et le nom de la personne qui acquitte les factures. Dans le cas de Mary-Ann, la pension s’élève à six dollars par mois. Qui acquitte les frais de scolarité et la pension de Mary-Ann pendant son séjour chez les Ursulines? « Son oncle, M. Dorion, paye ».

Il ne peut s’agir que de Peter Dorion, le frère de Nathalie Dorion. D’autant que la fille unique de celui-ci, Joséphine, fréquente elle aussi l’institution. Cette cousine de Mary-Ann est de quelques années sa cadette, car elle est née le 25 mars 1837. Elle aussi est orpheline de mère, suite au décès de Cordélia Lovell, le 1er décembre 1843. Joséphine demeurera pensionnaire sur une période allant de septembre 1846 à juillet 1855, à l’exclusion de la période estivale des étés 1850 et 1851.

Première communion le même jour. Mary-Ann et Joséphine se connaissent sûrement très bien et se côtoient. Car lorsque l’on consulte le Registre des premières communions des élèves du Monastère, on constate qu’elles font leur communion et reçoivent leur confirmation de l’archevêque de Québec exactement le même jour, de la même année, malgré leur différence d’âge. Soit le 14 juin 1848 pour leur première communion et le 2 juillet de la même année pour leur confirmation.

Donc, mon arrière-grand-mère a quinze ans et demi lorsqu’elle fait sa première communion, puisqu’elle est née le 5 février 1833. Indication qu’elle n’a vraisemblablement reçu aucune éducation religieuse, à tout le moins catholique, pendant ses années à Natchez. Il y a du rattrapage à faire! Des lacunes auxquelles les religieuses ont de toute évidence entrepris de remédier.


Consultez l’arbre généalogique des Dorion
Consultez le tableau des descendants de Pierre Dorion et de Jane Clarke
143 - Mary-Ann O’Neill, une élève consciencieuse et appliquée

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