EdithBedard.ca Mon arbre

EdithBedard.ca

114 – L’internement de Pierre Dorion

On a vu au chapitre 113 que le couple Dorion-Clarke avait présenté à l’Église lors de son mariage en mai 1794 ses quatre enfants. De ces quatre enfants seule la plus jeune, Nathalie, survivra. Elle est mon arrière-arrière-grand-mère. Nous reparlerons d’elle ultérieurement, abondamment d’ailleurs, car elle mènera une existence pleine et mouvementée. Elle s’exilera ultimement au Mississippi avec son deuxième mari et y décédera en 1843. Sa fille, Mary-Ann O’Neill, s’y retrouvera orpheline à l’âge de dix ans, abandonnée par son demi-frère. C’est finalement la famille Dorion qui la rapatriera à Québec et la fera éduquer chez les Ursulines. De Mary-Ann nous reparlerons également plus loin dans le bloque.

Le couple Dorion-Clarke produira, outre Nathalie, six autres enfants, nés entre 1794 et 1804. Leur vie commune connaîtra une fin abrupte avec l’internement de Pierre Dorion, le 30 juin 1804, dans les « loges » de l’Hôpital-Général de Québec. Il y décédera le 14 janvier 1810 après plus de cinq ans de détention. Un dénouement tragique. On le décrit dans l’acte de décès comme « ancien boucher », l’indice d’un handicap sérieux qui l’empêchait d’exercer son métier depuis un certain temps.

Le nom de Pierre Dorion figure au Registre des aliénés reçus en qualité de pensionnaires de cette institution religieuse et qui y sont décédés. Les dates précises de son entrée et de son décès y sont consignées. Je n’ai trouvé aucun document émanant des autorités civiles indiquant qu’il y aurait été interné suite à une intervention du gouverneur ou de la milice. On peut poser l’hypothèse que c’est la famille qui fit la démarche afin de le faire interner.

11403aLes loges de l’Hôpital-Général de Québec. Qu’entendait-on par « loges »? Il s’agissait de cellules de confinement, où les « aliénés » et les « insensés », comme on les appelait à l’époque, étaient détenus à la demande des autorités ou des familles. Faute de médication et compte-tenu des connaissances limitées à l’époque en matière de traitement de la maladie mentale, on maintenait les personnes dans des cellules mesurant 9 pieds par 9 pieds carrés et 9 pieds de haut. On recourait si nécessaire aux mesures de contention et même à l’enchaînement.

Chaque loge disposait d’une fenêtre en forme d’œil de bœuf qui donnait sur l’extérieur et qui laissait passer un minimum de lumière. Les gardiens passaient la nourriture aux patients grâce à une ouverture pratiquée dans chaque cellule et qui donnait sur le corridor central de l’édifice. Ce corridor comportait un poêle ainsi que deux larges fenêtres pour la circulation de l’air.

Dans un article extrêmement fouillé, publié en 1977, John R. Porter décrit les conditions de détention des aliénés de 1717 à 1845. On y prend la juste mesure du caractère spartiate des mesures auxquelles on recourait pour contenir les insensés (L’Hôpital-Général de Québec et le soin des aliénés (1717-1845), Société canadienne d’histoire de l’Église catholique, 1977, vol. 44, pp 23 à 55. Accessible sur le web via www.erudit.org.)

Maison des fous (Mad House). Le cartographe Joseph Bouchette reproduit dans sa carte du Bas-Canada, publiée en 1815, dans la section consacrée à la ville de Québec, la disposition des immeubles que comptait alors l’Hôpital-Général de Québec. La « Mad House » y est clairement identifiée. 

Peu de ressources à l’époque pour traiter les insensés. À Québec, ce sont les religieuses de l’Hôpital-Général qui assumaient depuis 1717 le mandat de soigner les insensés, du moins les plus furieux. Comme l’explique George Gale dans un ouvrage intitulé Tales of Old Quebec (Quebec Telegraph Printing, 1823, pp 107 et 108), c’était aux familles qu’incombait la responsabilité de confiner leurs membres atteints de maladie mentale. Rénald Lessard abonde dans le même sens dans son ouvrage sur la médecine au Canada aux XVII et XVIIIe siècles, qui aborde de façon exhaustive et extrêmement bien documentée les us et coutumes de l’époque en matière de soin aux malades et de traitement des maladies alors connues (Rénald Lessard, Au temps de la petite vérole, Septentrion, Québec, 2012, 448 pages, p. 56). Seuls les cas jugés les plus dangereux faisaient l’objet d’une prise en charge. Les relevés disponibles nous indiquent que de 1776 à 1800 quarante-cinq personnes furent internées chez les religieuses. C’est fort peu.

Peut-on affirmer sans se tromper que mon ancêtre souffrait d’une maladie mentale grave et incapacitante? Et que le degré de dangerosité qu’il représentait était élevé, pour lui-même et pour les autres? Sans aucun doute. Ce n’est sans doute pas de gaîté de cœur que ses proches se résolurent à le faire interner.

Une coïncidence troublante. J’ai fait une découverte troublante quant aux circonstances de l’internement de Pierre Dorion. Une découverte qui nous met peut-être sur une piste, invérifiable par ailleurs, quant aux motifs de son internement. C’est que le dernier fils du couple Dorion-Clarke, Joseph, naquit le jour même de l’internement de son père! On mentionne d’ailleurs dans l’acte de baptême de l’enfant, célébré le premier juillet, soit le lendemain, que le père est absent. Et pour cause! 

S’en était-il pris à son enfant? Si tel est le cas, Joseph Dorion survécut puisqu’il est mentionné dans le recensement de 1818 comme vivant avec sa mère, Jane Clarke, rue d’Aiguillon. On indique qu’il a quatorze ans. Puis on perd sa trace. Il semble ne s’être jamais marié. Que s’est-il passé? On ne le saura jamais…

Un tracé génétique qui se confirme. Pierre Dorion, mort interné, donc fou… ou à peu près… Je ne peux m’empêcher d’y voir un lien avec le parcours de quelques membres de ma famille dont les problèmes mentaux seront confirmés ou suggérés :

  • – Marie-Anne Dorion, sœur de Pierre Dorion, au caractère excentrique et entier (voir Chapitre 109, Marie-Anne Dorion, un sacré caractère!);
  • – Nathalie Dorion (mon arrière arrière-grand-mère), fille de Pierre, que son premier mari, médecin, qualifiera d’agitée et de dérangée (à venir);
  • – Guillaume Gosselin, dit William, frère de ma grand-mère maternelle Mathilde et fils de Mary-Ann O’Neill, mort à l’asile de Beauport en 1918 (à venir);
  • – deux des enfants d’Éva, sœur de Mathilde et elle aussi fille de Mary-Ann O’Neill : François-Georges-Henri de Saint-Georges (1895-1909), qualifié de « fou furieux » par les habitants de Cap-Santé, et sa sœur, Violette de Saint-Georges (1907-1960) décédée à l’Hôpital-Saint-Michel-Archange dont la maladie mentale a été confirmée;
  • – et ma demi-sœur Michèle, au destin tragique, schizophène et épileptique, internée à l’âge de vingt ans et décédée en 1991 à l’âge de 57 ans (à venir).

Tous des êtres partis prenantes de Mon Arbre, et dont le patrimoine génétique est indéniable.

Réf. : Pour vous y retrouver avec la famille Dorion, consultez l’arbre généalogique des Dorion
115 - Le legs de Jane Clarke reflète bien une société en mutation

Recherche
Merci de faire connaître ce site